21.1.07

Marc Fleurbaey - Capitalisme ou démocratie

Dans son ouvrage, Marc Fleurbaey tente de répondre à une question fondamentale pour notre monde et son avenir : à l'heure où un capitalisme triomphal étend son empire sur toutes les nations, peut-on encore espérer, imaginer un véritable progrès social ?
Il commence par dénoncer l'immobilisme actuel et le discours qui l'accompagne : il serait impossible de concilier pragmatisme à court terme et visée à long terme; accepter l'économie de marché comme horizon indépassable obligerait à renoncer à toute évolution fondamentale de la société... Et affirme au contraire que l'économie permet de penser la justice sociale.
Certes les réflexions de Fleurbaey se révèlent essentiellement théoriques mais par petites touches, par des propositions conceptuelles pleines d'intelligence, il ouvre des chemins de réflexion à l'action.
Le premier appel de Fleurbaey se porte vers une refondation de l'égalité autour d'un concept central, celui de "l'égalité d'autonomie" qui permettrait à chacun l'accès à une vaste panoplie de styles de vie et de rôles sociaux et interdirait qu'une partie de la population ne se voit confinée à des rôles ou des styles imposés. La justice sociale consisterait dès lors à donner la priorité à ceux qui ont le moins d'autonomie, à leur donner par exemple la possibilité, s'ils ont mal géré leurs opportunités, de bénéficier d'une aide pour un nouveau départ dans la vie.
Le deuxième appel est celui d'un approfondissement de la démocratie. Pour Fleurbaey, la démocratie doit poursuivre son extension hors du champ strictement politique pour s'étendre au champ du pouvoir économique. Il énonce ainsi un principe démocratique fondamental : "toute décision doit être prise par ceux qu'elle concerne, et le pouvoir de décision doit être réparti en proportion des intérêts en jeu.", ce qui suppose de donner aux personnes concernées les moyens de pratiquer l'autonomie. Cette idée tire la démocratie vers le principe proportionnel de préférence au principe majoritaire qui permet que la majorité puisse imposer ses vues même lorsque l'enjeu est beaucoup plus faible pour elle que pour la minorité.
Les conséquences dans le domaine économique sont diverses et parfois surprenantes. D'abord il serait souhaitable de développer la gestion publique des affaires économiques ("le grand déficit démocratique de notre époque est la mondialisation de l'économie sans mondialisation correspondante de l'autorité publique." - p.114-115) : redéfinir démocratiquement les objectifs des banques centrales et placer la révision de ces objectifs sous une protection de type constitutionnel qui en garantisse la stabilité et la teneur démocratique; rééquilibrer le poids des différents pays dans les institutions internationales (FMI, OMC...) pour que la taille des populations soit un critère plus important que la contribution au budget. Ensuite les applications du principe démocratique doivent se faire sentir au sein de l'entreprise : les travailleurs doivent être associés aux décisions; le salariat doit être interdit comme perte d'autonomie faussement volontaire et par là-même comme système non démocratique ! (On aurait tort de confondre ces idées avec des idées marxistes ou même purement socialistes car elles induisent un refus du centralisme étatique et une participation des travailleurs à l'économie de marché sans préalable d'expropriation des possédants). Enfin, "les prix du marché, en ignorant les externalités, offrent une image incomplète et biaisée de la réalité économique, et ce sont précisément les taxes et subventions appropriées qui permettent de rétablir la vérité concernant la rareté effective des biens et services" (p.169), ce qui suppose dans cette perspective un rôle fondamental de l'Etat face au réchauffement climatique, celui de taxer les activités les plus polluantes et de subventionner le développement d'alternatives moins polluantes.
En conclusion, on peut affirmer que le titre et le sous-titre ("L'alternative du XXIe siècle") de l'ouvrage de Fleurbaey ne disent rien de sa thèse centrale qui ne réside pas dans un choix binaire entre capitalisme ou démocratie mais dans l'élaboration de voies possibles d'un progrès social par la réforme de l'économie de marché au contact d'un principe démocratique approfondi et étendu; chemin vers davantage d'autonomie et par conséquent vers davantage de responsabilité dont on ne peut que souhaiter qu'il soit celui que nous choisirons.

Aucun commentaire: